De tous cex jeux, c'était le Baz-totu qui a été choisi, c'était aussi le plus passionnant. Il s'apparentait quelque peu au hockey, se jouant lui aussi avec une crosse ; la leur était un bâton à tête recourbée qu'ils avaient déniché dans un taillis ou une haie.
Une vieille boîte, un trou central percé dans le sol de l'aire, autant d'emplacements que de participants. Les joueurs, d'un coup de crosse, se renvoyaient la boîte, et devaient essayer au passage de lui faire toucher les sabots du garçon qui gardait le trou central. Le dernier, quand ca lui arrivait, était éliminé et cédait sa place à un autre et ceci jusqu'au moment où ils n'étaient plus que deux en course.
Ils étaient donc très occupés à ce jeu là, sur une aire à Coat-Guinec où débouchait la vinojenn reliant le village à la route de Brest (vinojenn aujourd'hui abandonnée, était de ce temps-là très fréquentée), quand voilà le nouveau vicaire du Huelgoat qui arrive, son bréviaire à la main. Il leur demande :
- " À quoi jouez-vous là, les enfants ? "
-" À Baz-totu, Monsieur le Curé ! "
Il n'y connaissait rien et demande aux enfants de lui faire une démonstration, ce qui fut fait avec entrain. Puis il leur demande où habitait Monsieur Kervoélen. " Kervoélen ? " Personne ne connaissait un Monsieur Kervoélen. " Ya, Kaou ", leur dit-ilen breton. Ah ! " Kaou ", là tout le monde connaissait ! Et eux tous de lui répondre en choeur, " il habite là-bas au fond du village. "
Ce vicaire, tout nouveau au Huelgoat, ne connaissait pas encore ses paroissiens. Son prédécesseur, dans un message, lui avait laissé les noms et adresses des personnes à visiter pour leur apporter, à l'occasion d'un malheur récent, les consolations de l'Église, en lui demandant de le faire à sa place.
Dès qu'il les eut quittés, les enfants dirent à Jean-Marie, qui était déjà sur la touche, éliminé l'un des premiers comme d'habitude : " Hey, Jean-Marie, va donc voir ce que le curé va faire chez Kaou. "
La curiosité était l'un de ses péchés mignons, aussi il ne se fit pas prier. Pour apprendre quelque chose, il fallait être cureieux. Pas de télévision, pas de cinéma, très peu de livres. Devant les enfants, les langues se taisaient.
Voilà donc Jean-Marie parti, suivant le vicaire à distnce. Celui-ci, retroussant sa soutane, zigzaguait pour éviter les flaques d'eau " purinées " qu'il y avait le long des porz. Kaou habitait ce que l'on appelait une maison double, c'est-à-dire une grande maison où vivaient deux familles.
Dans celle-ci, il y avait, d'un bout, Kaou, qui venait de perdre sa femme, et de l'autre bout, Youenn, un vieux célibataire qui, à la dernière foire, avait dû boire un verre de trop et avait, lui, perdu sa bicyclette.
Les portes des deux logis étaient mitoyennes, séparées seulement d'un meneau de pierre.
Le Vicaire ne connaissant ni les lieux ni les gens, se trompe de porte ! Au lieu d'entrer chez celui qui a perdu sa femme, il entre chez celui qui a perdu sa bicyclette.
Jean-Marie colle son oeil au trou disjoint de la serrure, et il voit une drôle de scène et entends un dialogue plutôt marrant.
Youenn, assis à table, buvait son " jus de quatre heures " . Sur la table, devant lui, il y avait la bouteille de cidre. Le vicaire, lui, était debout sur la lorzi et d'une voix triste et quelque peu solennelle, il disait :
- " Je suis venu vous voir, mon brave homme, car j'ai appris par mon prédecesseur, le grand malheur qui vous est arrivé. "
- " Oh, malheur, Monsieur le Curé, c'est un bien grand mot, bien souvent il arrive pire que ca ! "
- " Ah bon, je me demande moi qu'est-ce qui peut être plus triste que ca ! "
- " Bien des choses, Monsieur le Curé ! "
- " Tout de même, il n'y a guère pire que ca ! "
- " Oh si, Monsieur le Curé, celle-là, ça faisait longtemps que je l'avais, et maintenant quand je montais dessus, ce que je ne faisais plus souvent, j'avais peur qu'elle ne se déglingue tellement elle vibrait. "
- " Mais, Monsieur, on dirait que vous ne la regrettez pas beaucoup ! "
- " En effet, Monsieur le Curé, je la regrette d'autant moins que maintenant je ne m'en servais plus beaucoup. Oh ! si je l'avais perdue au début, oui, là je m'en servais souvent, tous les soirs, tous les matins, et même parfois à midi. J'allais encore faire un tour dans la vinojenn avec elle dans le bois ! "
Là, le curé, les mains jointes, le regard tourné vers les poutres s'exclame :
- " Seigneur, ne l'écoutez pas ! "
- "Eh oui, Monsieur le Curé, un tour dans les bois, et je vous assure que quand j'étais là-dessus, moi je pédalais tellement que j'étais en nage lorsque je descendais ! A tel point que mon père et ma mère m'engueulaient et disaient entre-eux : Celui-ci croit qu'il va gagner sa croûte là-dessus maintenant ! Oui, repondait l'autre, elle ne va pas durer longtemps. "
- " Taisez-vous malheureux, ou vous serez damné ! "
- " Et bien, voyez-vous, Monsieur le Curé, elle n'a pas duré longtemps, mais ce n'est pas non plus tout à-fait de ma faute à moi : dès que je la laissais seule à la maison, tout le monde lui montait dessus. Tous, jeunes ou vieux, elle servait à tout le monde ! "
Le curé, les mains jointes, implorait Dieu et tous les Saints :
- " Seigneur, ne l'écoutez pas, cet homme a perdu la raison, ô Sainte Anne d'Auray, ô Notre-Dame des Cieux d'Huelgoat et vous Notre-dame de Rumengol, bouchez vos oreilles, cet homme a le péché dans le sang. "
Mais Youenn, lui, n'écoutait pas les suppliques du vicaire. Non, lui il enchaînait :
- " De toute façon, Monsieur le Curé, si je ne l'avais pas perdue, et bien je l'aurais changée. Eh oui, Monsieur le Curé, avec celle-là il y avait plus de frais qu'elle ne valait. Voyez-vous, rien que pour aller d'ici au bourg, par le roudou pi la Croix-cassée, qu'est qu'il y a? À peine deux ou trois kilomètres. Eh bien rien que pour ça, et vous ne me croirez peut-être pas, Monsieur le Curé, deux ou trois fois j'étais obligé de la foutre dans le fossé ou contre un talus pour la gonfler ! Et vous parlez d'un boulot pour gonfler une vieille comme ca. Vous la gonflez par l'avant et vous l'entendez qui se dégonfle par l'arrière. Il y avait de quoi user sa pompe, Monsieur le Curé ! Heureusement que j'ai une bonne pompe et celle-là je ne l'ai pas perdue ! Elle me servira à gonfler une autre ! car il fautque je trouve une autre. Quand on a eu ça, Monsieur le Curé, on ne peut plus s'en passer ! "
- " Taisez-vous malheureux, ignoble païen, vous serez damné sur la fourche du diable, vous irez vous faire rôtir là-bas aux enfers. "
- " Mais, mais, Monsieur le Curé, la peine sera bien sévère, car où enverra-t-on ceux qui perdent leurs voitures, si moi on m'emmène en Enfer parce que j'ai perdu ma bicyclette ! "
Mais Jean-Marie doute, que le vicaire ait entendu cette dernière phrase. Il eut à peine le temps de se retirer de son observatoire, que la porte s'ouvrit en coup de vent, le vicaire sortit comme une furie, et, mains jointes, le regard levé vers le ciel, il longea le porz sans se soucier de sa soutane !
Quand à Kaou, il doit toujours attendre les consolations de l'Église, à moins qu'il ne soit déjà consolé lui même, d'une façon ou d'une autre...
